Jacques le Fataliste (Diderot)Extrait

LE MAÎTRE : Tu as donc été amoureux ?

JACQUES : Si je l'ai été !

LE MAÎTRE : Et cela par un coup de feu ?

JACQUES : Par un coup de feu.

LE MAÎTRE : Tu ne m'en as jamais dit un mot.

JACQUES : Je le crois bien.

LE MAÎTRE : Et pourquoi cela ?

JACQUES : C'est que cela ne pouvait être dit ni plus tôt ni plus tard.

LE MAÎTRE : Et le moment d'apprendre ces amours est-il venu ?

JACQUES : Qui le sait ?

LE MAÎTRE : A tout hasard, commence toujours...

Jacques commença l'histoire de ses amours. C'était l'après-dîner : il faisait un temps lourd ; son maître s'endormit. La nuit les surprit au milieu des champs ; les voilà fourvoyés. Voilà le maître dans une colère terrible et tombant à grands coups de fouet sur son valet, et le pauvre diable disant à chaque coup : « Celui-là était apparemment encore écrit là-haut... »

Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu'il ne tiendrait qu'à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur faisant courir à chacun tous les hasards qu'il me plairait. Qu'est-ce qui m'empêcherait de marier le maître et de le faire cocu ? d'embarquer Jacques pour les îles ? d'y conduire son maître ? de les ramener tous les deux en France sur le même vaisseau ? Qu'il est facile de faire des contes ! Mais ils en seront quittes l'un et l'autre pour une mauvaise nuit, et vous pour ce délai.

L'aube du jour parut. Les voilà remontés sur leurs bêtes et poursuivant leur chemin. Et où allaient-ils ? Voilà la seconde fois que vous me faites cette question, et la seconde fois que je vous réponds : Qu'est-ce que cela vous fait ? Si j'entame le sujet de leur voyage, adieu les amours de Jacques... »

Diderot, Jacques le Fataliste et son maître (1778)

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   Diderot, philosophe des Lumières, est un auteur prolixe. A côté de l’Encyclopédie, œuvre de longue haleine, il aborde de nombreux genres, notamment le conte philosophique avec Jacques le Fataliste et son maître, type d’écrit où il se sent particulièrement à l’aise, mêlant dialogue, narration et réflexions morales selon une méthode fort originale et pleine d’humour qui démontre que Diderot prend des libertés avec les genres traditionnels. Le passage qui nous est proposé ne manque donc pas d’intérêt, en raison précisément du traitement déconcertant du genre romanesque : comme au théâtre, un dialogue qui semble ouvrir la porte au récit des amours de Jacques suivi d’une narration romanesque qui contredit ce projet, et enfin un dialogue pour le moins insolite avec le lecteur.

   Le dialogue commence par une question du maître, comme il se doit, le valet n’ayant pas la prérogative de prendre la parole. Questions et réponses fusent selon un rythme alerte et entretiennent le suspense : « coup de feu » ou coup de foudre ? Jacques ne répond pas directement et laisse le lecteur dans l’expectative avec ses répliques plus ou moins floues, comme « Si je l’ai été ! » ou « Qui le sait ? ». Quant à sa répartie « C’est que cela ne pouvait être dit ni plus tôt ni plus tard », elle aiguillonne davantage encore notre curiosité. Pourquoi donc ? L’attitude nonchalante de son maître trahit une certaine indifférence : « A tout hasard, commence toujours... »

   Mais « l’histoire des amours » de Jacques est brève et se résume en une phrase. Nul n’en saura rien... C’est que le récit de ses amours n'est qu’un prétexte à l'œuvre, comme le démontre la suite du conte. Diderot évoque le temps qu’il fait, sujet de conversation banal entre gens qui n’ont rien à se dire ; d’ailleurs, l’intérêt du maître est feint puisqu’il s’endort. Et la relation entre maître et valet reprend son cours normal puisque voilà Jacques, tenu pour responsable de la nuit tombée et du chemin perdu, allègrement bastonné. Il ne se rebiffe pas sous les coups, en appelle au Ciel et au déterminisme : il est bien « le fataliste ». La satire sociale, bien qu’implicite, est réelle.

   Diderot interrompt sa narration et interpelle brutalement le lecteur, l’intégrant en quelque sorte à son ouvrage et inaugurant ici une technique romanesque particulière. Son souhait est de le faire réfléchir sur la construction même d’un roman ; il multiplie les interrogations, invente les péripéties traditionnelles (séparation, mariage du maître suivi de son cocufiage, voyage exotique,) qui n’auront pas lui et conclut par une phrase lapidaire : « Qu’il est facile de faire des contes ! » Diderot est clair : le lecteur ne doit pas s’attendre à un roman d’aventures habituel. En effet, après deux phrases narratives concernant le voyage des deux hommes, voilà que Diderot s’adresse à nouveau au lecteur d’une manière familière, voire insolente, lui supposant – à juste titre – de l’intérêt pour le but de ce voyage qui pourrait relever du domaine picaresque et lui répondant « Qu’est-ce que cela vous fait ? ». Et il insiste malicieusement, affirmant qu’il veut narrer « les amours de Jacques », ce qui est un pur mensonge.         

   On pourrait donc parler ici d’une mise en abyme. Diderot, en incluant le lecteur dans sa narration, semble vouloir lui proposer une réflexion sur la liberté du romancier. L’intrigue débute en effet d’une manière conventionnelle entre un maître et son valet dont les aventures amoureuses semblent être le sujet, un sujet toujours retardé et jamais abordé. Le véritable propos de Diderot, certes déconcertant pour un lecteur du XVIIIe siècle, relève davantage d’une nouvelle méthode narrative au service de problèmes philosophiques. On reconnaît bien là l’audace de Diderot, grand précurseur dans de nombreux domaines.

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