Le Dauphin

   À propos de l’éducation de ses enfants, Marie-Antoinette s’avère très moderne.   

   Elle veut réformer l’éducation des Enfants de France, s’en occuper elle-même (voire les allaiter, ce qu’elle ne fera pas), réduire le nombre impressionnant de gouvernantes, sous-gouvernantes et domestiques chargés de prendre en charge la progéniture royale. Dans une lettre à sa mère, elle déclare qu’elle veut « avoir le plus grand soin de son enfant. A la manière dont on les élève à cette heure, ils sont bien moins gênés ; on ne les emmaillote pas, ils sont toujours dans une barcelonnette et sur les bras et du moment qu’ils peuvent être à l’air, on les y accoutume petit à petit et ils finissent par y être toujours. Je crois que c’est la manière la plus saine et la meilleure de les élever. Le mien logera en bas, avec une petite grille qui le séparera du reste de la terrasse, ce qui pourra lui apprendre plus tôt à marcher sur les parquets. »     

   Après le 17 juillet 1789, date du départ de Mme de Polignac, Marie-Antoinette nomme Mme de Tourzel gouvernante des Enfants de France. Elle lui écrit à propos du dauphin :

   « Mon fils à quatre ans, quatre mois moins deux jours ; je ne parle pas ni de sa taille ni de son extérieur : il n'y a qu'à le voir. Sa santé a toujours été bonne ; mais même au berceau, on s'est aperçu que ses nerfs étaient très délicats, et que le moindre bruit extraordinaire faisait effet sur lui [...]. La délicatesse de ses nerfs fait qu'un bruit auquel il n'est pas accoutumé lui fait toujours peur. Il a peur, par exemple, des chiens, parce qu'il en a entendu aboyer près de lui. Je ne l'ai jamais forcé à en voir, parce que je crois qu'à mesure que sa raison viendra, ses craintes passeront. Il est, comme tous les enfants forts et bien portants, très étourdi, très léger et violent dans ses colères ; mais il est bon enfant, tendre et caressant même, quand son étourderie ne l'emporte pas. Il a un amour-propre démesuré qui, en le conduisant bien, peut tourner un jour à son avantage. Jusqu'à ce qu'il soit bien à son aise avec quelqu'un, il sait prendre sur lui, et même dévorer ses impatiences et colères, pour paraître doux et aimable. Il est d'une grande fidélité quand il a promis une chose ; mais il est très indiscret ; il répète aisément ce qu'il a entendu dire et souvent, sans vouloir mentir, il y ajoute ce que son imagination lui fait voir. C'est son plus grand défaut et sur lequel il faut bien le corriger. Du reste, je le répète, il est bon enfant ; et avec de la sensibilité, et en même temps de la fermeté, sans être trop sévère, on fera toujours de lui ce qu'on voudra. Mais la sévérité le révolterait, car il a beaucoup de caractère pour son âge. Et pour en donner un exemple, dès sa plus petite enfance, le mot « pardon » l'a toujours choqué. Il fera et dira tout ce qu'on voudra quand il a tort ; mais le mot pardon, il ne le prononce qu'avec des larmes et des peines infinies.

   On a toujours accoutumé mes enfants à avoir grande confiance en moi et, quand ils ont eu des torts, à me le dire eux-mêmes. Cela fait qu'en les grondant, j'ai l'air plus peinée et affligée de ce qu'ils ont fait, que fâchée. Je les ai accoutumés tous à ce que oui ou non prononcé par moi est irrévocable ; mais je leur donne toujours une raison à la portée de leur âge, pour qu'ils ne puissent pas croire que c'est humeur de ma part. Mon fils ne sait pas lire et apprend fort mal ; mais il est trop étourdi pour s'appliquer. Il n'a aucune idée de la hauteur dans la tête, et je désire dort que cela continue : nos enfants apprennent toujours assez tôt ce qu'ils sont. Il aime sa sœur beaucoup, et a bon cœur. Toutes les fois qu'une chose lui fait plaisir, soit d'aller quelque part ou qu'on lui donne quelque chose, son premier mouvement est toujours de demander pour sa sœur de même. Il est né gai ; il a besoin pour sa santé d'être beaucoup à l'air, et je crois qu'il vaut mieux le laisser jouer et travailler  à la terre sur les terrasses que de le mener plus loin. L'exercice que les petits enfants prennent en courant et jouant à l'air est plus sain que d'être forcés à marcher, ce qui souvent leur fatigue les reins. »   

   Belle lucidité !

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